L’importance de la période actuelle réside dans les transformations profondes enregistrées dans territoire steppique. Ces transformations bien que enclenchés pendant la période précoloniale et coloniale, se sont amplifiée depuis les années 70 et se traduisent actuellement par deux types de dégradation : une dégradation du milieu physique et une autre socio-économique caractérisée par la paupérisation progressive mais certaine d’une frange de plus en plus importante de la population pastorale. A cet effet, nous aborderons dans le présent chapitre les facteurs actuels de la crise en se basant sur les points qui nous semble les plus importants, sachant bien sur que d’autres facteurs existent.
« Du fait de la ruralité de la population steppique, sa croissance a été plus rapide que celle déjà considérable de la population totale » (BEDRANI S., 1994). En effet, une simple comparaison entre le taux d’accroissement de la population steppique et celui de la population totale fait ressortir que la première enregistre un taux plus important. Les recensements de 1954 et de 1966 donnent un taux d’accroissement de 35,62% pour la population steppique contre 26,64% pour la population algérienne totale. Ces taux passent respectivement à 59,33% et 48,84% entre 1966 et 1987.
Par ailleurs, selon plusieurs recherches, l’explosion démographique par le jeu de mécanismes d’une natalité débordante et d’une mortalité réduite, se poserait comme un des facteurs essentiels du déséquilibre agro-économique sur la steppe. Les raisons de cet accroissement sont extérieures à la société traditionnelle. Si dans le passé, les aléas de la nature compensaient la forte natalité par une forte mortalité, de nos jours, l’amélioration de l’encadrement sanitaire et l’hygiène ont fait régresser la mortalité et les épidémies. « Le rapport nécessaire qui existait donc dune part entre la démographie de la steppe et son économie s’est trouvé perturbé puisque d’autre part, exportant certains progrès médicaux, la civilisation européenne n’a pas fourni simultanément les techniques économiques nécessaires au maintien de l’égalité indispensable entre les ressources disponibles et les besoins de la société traditionnelle » (MOMTCHAUSSE G., 1972).
Il est ainsi clair que l’accroissement des ressources n’a pas suivi celui de la population. Les pasteurs pour éviter cette situation ont trouvé des « solutions » pour combler, ne serai que temporairement, leurs besoins, « hypothéquant l’avenir au profit du présent. Mais ce qu’une production prend à la reproduction, cette dernière la reprend à son tour à la production suivant » (MOMTCHAUSSE G., 1972)
Il s’agit à ce niveau de déterminer d’une manière sommaire, les différents acteurs ainsi que les systèmes de production.
Les acteurs intervenant dans la steppe, ou d’une autre manière ses exploitants se répartissent en 5 catégories (MARA, 1973) à savoir :
· Les bergers sans troupeaux qui ne possèdent que leur force de travail à offrir et sont pour la plupart nomades.
· Les bergers - propriétaires, qui eux possèdent un troupeau d’une taille relativement faible, et qui cherchent un revenu supplémentaire en proposant leurs services pour des propriétaires plus fortunés.
· Les éleveurs agriculteurs, qui sont de petits propriétaires, possédant eux aussi un cheptel d’une taille faible, sédentarisés ou semi sédentarisés, ils trouvent un revenu complémentaire en recourant à la céréaliculture en zones steppiques, ou parfois même à des cultures vivrières sur des aires irriguées permanente ou en épandage.
· Les propriétaires possédants suffisamment de moutons pour employer à leur garde plusieurs bergers. Certains parmi eux peuvent être absentéistes. Ils prennent cependant une grande part à la gestion économique de leur cheptel, surtout pour sa vente. Ce sont les seuls à pouvoir s’organiser convenablement contre les calamités naturelles et donc à en subir les ravages moins intensivement.
· Les « épargnants », c’est la catégorie constituée par « les individus qui parviennent à tirer des revenus, autres que ceux de la terre, d’un épargne qu’ils investissent, de manière purement spéculative dans la steppe en s’adonnant à l’achat de brebis qu’ils placent, à la suite d’une système de relation complexes, chez les bergers - éleveurs »(MARA, 1976).
Le rôle du marché capitaliste dans l’amorce du processus de la décomposition de l’ancienne société et économie pastorale, nous amène à chercher le mode de production dominant à l’heure actuelle, c’est-à -dire face à la dominance du marché. En effet, « les contours de jadis sont modifiés, la finalité de production est en totalité marchande » (HAMLAOUI Y., 1974).
L’éleveur ne peut donc échappé au marché et ce quelque soit les conséquences, puisque ces dernières diffèrent d’une catégorie à une autre. A titre d’exemple, souligne le même auteur, « pour vendre ce qui le pasteur peut trouver comme acheteur, c’est toujours la même tête. Ce que le pasteur peut trouver à acheter, ne provient pas de la steppe, mais de l’extérieur. Même l’artisanat d’autre fois fierté de la région connaît ses déboires : dattes, primeurs, vêtements , épices, objets de quincaillerie, ... La steppe ne vit pas en autarcie et son marché est l’une des expressions de la situation économique à laquelle est soumise la société pastorale ».
En ce qui concerne les modes de production, il en existe trois. Ceci bien sûr sans tenir compte des différents écrits qui ont abordé la question, sinon nous allons sombrer dans une étude comparative dont les objectifs de cette thèse nous nous permettent guère de s’étaler.
Le système marchand spéculatif se caractérise par l’importance du capital mouton qui dépasse les 600 têtes, mais aussi par les moyens et les équipements à usage personnel, tels que les camions, les citernes, les motopompes, les bergeries,... etc.
Ce système concerne les individus possédant les moyens de production en quantité relativement importante par rapport aux autres systèmes. Il se base ainsi sur une exploitation maximale de la force de travail, des ressources naturelles et des aménagements à usage collectif (pâturages, points d’eau, ...).
C’est une système entièrement tourné vers le marché puisque la plus grande part du croît du cheptel y est destiné. En effet, il fonctionne pour un objectif de réaliser un profit maximal en combinant exploitation intense de la force de travail, exploitation abusive des ressources naturelles et spéculation dans le marché de la viande. Ce système réunit donc deux activités économiques : production et commercialisation (maquignonnage).
Le système de production familial marchand qui est un système où les individus ont un cheptel qui ne dépasse guère les 400 têtes. L’élevage constitue la source principale de revenu, bien que la céréaliculture est pratiquée exceptionnellement. Il se caractérise par quatre points principaux à savoir :
· L’existence de l’élevage en tant qu’activité motrice et principale source de revenu;
· L’utilisation maximale de la force de travail généralement familiale, car ne pouvant se permettre une force de travail rémunérée ;
· Domination par le type marchand spéculatif sur le marché et même sur l’utilisation des moyens collectifs (pâturages et points d’eau) ;
· Ouverture de plus en plus vers le marché face à l’augmentation des personnes à charge de l’exploitation familiale et des effets de domination cités plus haut qui ne permettent plus la reproduction de ce système. Ainsi, il y a de plus en plus appel à un revenu extérieur à l’exploitation et vente de la force de travail.
Enfin, l’objectif de ce système familial est de réaliser un profit maximal capable d’assurer l’existence et la sécurité de la famille, c’est-à -dire sa reproduction simple, par l’utilisation des ressources propres à lui, autrement dit, une autoconsommation importante, une auto utilisation de la force de travail et une maximisation du travail familial.
Le système de production de subsistance, appelé aussi système de production agro-pastorale, il résulte de la décomposition du pastoralisme du fait que le revenu procuré par l’élevage est devenu insuffisant. La taille du cheptel possédé par les éleveurs de ce système n’excède jamais les 100 têtes et acceptent donc de prendre en charge des troupeaux de propriétaires absentéistes et sont de ce fait des bergers possédants un troupeau.
Les éleveurs paupérisés de ce système pratiquent aussi de la céréaliculture. Les produits de cette dernière sont autoconsommés dans une large partie. Pour l’élevage, « on produit pour vendre mais la finalité c’est la subsistance » (HAMLAOUI Y., 1974).
En somme, ce système se caractérise par l’utilisation intensive de tous les membres de la famille, le développement d’une activité secondaire pour l’autosubsistance et la domination par le marché de ce système qui représente le dernier maillon de la chaîne de décomposition de l’activité pastorale.
La répartition inégale des ressources et de la production.
C’est un autre facteur de la décomposition de la société pastorale qui passe d’une activité basée sur des règles coutumières collectives à une activité régie par un individualisme qui augmente sans cesse. Ainsi, cette montée de l’individualisme est responsable de l’accroissement des inégalités dans l’utilisation des ressources et même des inégalités sociales. Nous proposons à cet effet, une brève analyse des cinq points qui caractérise cette inégalité.
L’analyse de la répartition du cheptel par catégorie de possédant fait ressortir qu’une minorité des éleveurs possède la majorité du cheptel steppique. Les données utilisées sont relativement anciennes. Cependant, il est certain que cette répartition s’est renforcée depuis le temps e faveur de cette minorité de gros possédants.
Concentration du cheptel ovin dans la steppe.
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Classe du cheptel possédé |
Part (%) |
|
|
Propriétaire |
Cheptel |
|
Moins de 10ovins |
64,4 |
7,6 |
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de 10 Ã 50 ovins |
15,1 |
8,7 |
|
de 50 Ã 100 ovins |
9,8 |
15,2 |
|
de 100 Ã 300 ovins |
6,9 |
25,4 |
|
300 ovins et plus |
3,8 |
43,1 |
|
Total |
100 |
100 |
Ainsi, 10,7% des éleveurs soit la catégorie possédant plus de 100 têtes et représentent 68,5% du cheptel steppique. Par conte, la majeure partie des possédants, soit 89,3%, ne possèdent que 31,5% du cheptel. Cette inégale répartition du cheptel est à l’origine des inégalités sociales qui existent.
La répartition des moyens de production par catégorie d’éleveur, obéit largement à celle du cheptel. Ce sont en effet les gros éleveurs qui possèdent le plus de moyens. Ces derniers, mettent à la disposition de leurs troupeaux plusieurs facteurs à savoir, des camions, des camions-citernes, des tracteurs et remorque ainsi que des motopompes pour l’abreuvement.
L’enquête réalisée par l’A.A.R.D.E.S. dans la wilaya de Saïda en 1971(Cf. tableau ci-après), montre une disparité dans la répartition des moyens de production entre les différentes catégories d’éleveurs.
Répartition des moyens de production entre les différentes classesd’éleveurs dans la wilaya de Saïda
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Classe |
Camion simple (%) |
Camion citerne (%) |
Tracteur et remorque (%) |
Motopompe (%) |
|
Petits éleveurs |
24,1 |
0 |
0 |
0 |
|
Moyens éleveurs |
24,1 |
0 |
0 |
13,4 |
|
Gros éleveurs |
51,8 |
100 |
100 |
86,6 |
|
Total |
100 |
100 |
100 |
100 |
Les gros éleveurs qui possèdent comme nous l’avons déjà vu, des moyens considérables, n’ont pas de problèmes de déplacements ni encore d’approvisionnement en eau pour l’abreuvement de leurs cheptels. Ils sont de ce fait avantagés par rapport à la majorité des éleveurs démunis concernant l’exploitation des pâturages.
En effet, les petits éleveurs, généralement localisés autours des points d’eau, exposent les parcours avoisinants à un surpâturage, de fait qu’ils sont nombreux à s’y installés. Le choix des parcours est donc déterminé en fonction de sa proximité des points d’eau et non en fonction de sa qualité. De ce fait, les gros éleveurs au vu des moyens qu’ils possèdent, s’approprient des meilleurs pâturages non accessibles à la majorité des petits éleveurs. Aussi, ils n’ont plus besoins de faire traverser de longues distances à leurs troupeaux pour les abreuver puisque l’eau est ramenée sur place à l’aide des citernes.
Cependant, il existe des cas où, les gros piétinent le « territoire » des petits qui sont victimes d’agressions. A titre indicatif, des gros éleveurs qui viennent dessécher le point d’eau à l’aide de motopompe, sous prétexte que l’eau « appartient à Dieu », donc à tout le monde. Nous avons assisté à un cas similaire lors de notre cours séjour récemment dans la steppe orientale marocaine.
L’inégalité sociale devant le marché.
Même à ce niveau, les moyens de production et de déplacement dont disposent les gros éleveurs sont déterminants. En effet, du fait qu’ils possèdent des bergeries ils peuvent stocker les animaux et procéder à leur engraissement.
En outre, avec la facilité de déplacement qu’ils possèdent, les gros éleveurs peuvent accéder facilement aux marchés les plus lointains et aux meilleurs moments. Une grande partie d’entre eux forme un ensemble d’intermédiaires, de maquignon, de chevillards de spéculateurs de tout genre. La même enquête de l’A.A.R.D.E.S., citée plus haut, montre que dans la wilaya de Saïda et précisément dans la daïra de Mechria, 30% des maquignons enquêtés possèdent un cheptel de plus de 100 têtes et 20% des éleveurs ont déclaré avoir fréquenté plusieurs marché d’autres wilayate.
Il est cependant vrai que ces données sont anciennes, mais ce qui est certain c’est que ce raisonnement est toujours valable et en plus avec un écart qui se creuse de plus en plus entre gros et petits éleveurs.
La marginalisation socio-économique des espaces pastoraux peut être perçue à travers plusieurs points dont les principaux sont : la baisse du niveau de vie et l’émigration humaine accentuée vers d’autres régions du pays.
La baisse du niveau de vie ne concerne que la catégorie des petits et moyens éleveurs qui s’inscrivent dans un cycle de paupérisation continue. Les gros éleveurs quant à eux, ont les moyens de faire face aux différentes perturbations qu’elles soient naturelles ou économiques, c’est-à -dire la conjoncture du marché.
Les éleveurs les plus démunis localisés généralement sur des parcours lointains des zones de concentrations urbaines et des agglomérations, ont peu d’accès aux divers services sociaux. Les infrastructures médicales sont localisées dans les agglomérations et donc difficile de s’y rendre. Pour ce qui est de l’éducation, leurs enfants continuent rarement les études après le cycle d’enseignement primaire. Aussi, le manque d’emploi pour les jeunes en âge de travailler les poussent à chercher vers d’autres cieux.
Pour les gros éleveurs, qui possèdent des maisons en ville, ce genre de problèmes n’existe pas. Ils ont les moyens pour y faire face.
En somme, il est claire que les ressources se répartissent autrement dans l’espace pastoral. L’ère de l’intérêt collectif de la tribu est dévolu, c’est actuellement l’ère de l’intérêt individuel qui domine et qui met d’un coté les plus démunis dans une situation de combat continu pour la subsistance et de l’autre coté, les plus fortunés dans une course vers l’appropriation.
Finalement, ce qu’il faut retenir c’est que les transformations opérées dans la steppe sont la suite logique de l’évolution historique. Autrement dit, la dynamique enclenchée lors de la période précoloniale a été intensifié par l’intervention coloniale. L’individualisation du procès de production et l’émergence des couches sociale sont en effet, le résultat de la décomposition de la société traditionnelle. La steppe fonctionne actuellement sous d’autres règles, totalement différentes à celles de jadis. Il est donc tout à fait normal que de nouveaux problèmes immergent. Ainsi dégradation physique et socio-économiques se combinent et se complètent pour donner à la steppe son nouveau décore caractérisé par une désertisation continue du milieu naturelle et une paupérisation certaine de la plus grande part de la société.